LA CONSPIRATION DES COLOMBES

 

LIVRE SECOND - LES TOURS CHRYSÉLÉPHANTINES

  

VISITE CHEZ LE PAPE

 

Cette nuit-là, le ciel sombre était étrange au-dessus du Vatican. Il semblait « ouvert » sur les ténèbres. Mais il n’y avait personne pour le remarquer, car tous étaient plongés dans un mystérieux sommeil. Excepté un seul dans l’une des chambres de la résidence Sainte Marthe :

— Mon Dieu ! hurla-t-il surpris. Mais qui êtes-vous ? Qui vous a laissée rentrer en ce lieu ?

Une femme drapée dans une toge rouge comme une Artémis victorieuse se tenait devant un homme dans la fleur de l’âge, visiblement très occupé, écrivant à son bureau. Elle était svelte comme un épi de blé.

— Bonsoir Votre Sainteté, dit-elle. N’ayez pas peur. Je viens en paix. Je suis Enigma.

— Enigma ? Madame Enigma, savez-vous que votre présence, en ces lieux, est formellement interdite ? Je vais malheureusement vous demander de vous en aller. Ce n’est ni le lieu, et encore moins l’heure pour une audience. Gardien ! Gard… !

Mais à peine avait-il commencé à appeler son garde suisse personnel, que sa voix s’envola comme par magie.

— Chhh, Votre Sainteté, ne faites pas tant de bruits. Vous avez peur du scandale qui serait provoqué par la présence d’une femme dans les appartements privés du pape, n’est-ce pas ? Ne vous en faites pas. Je ne suis pas vraiment là. Je suis une projection mentale. De plus, tout le monde dort à un kilomètre à la ronde. J’ai acquis de grands pouvoirs.

La langue du pape se délia. Il comprit alors en quelques secondes à qui il avait affaire en réalité :

— Enigma ? Enigma ?... L’Énigma !

— En personne, dit-elle fièrement.

— Comment est-ce possible ? N’êtes-vous pas censée être dans les programmes informatiques ?

— Je possède depuis peu des ressources insoupçonnées, répondit-elle en faisant allusion à sa récente possession de l’Orixana.

— Que faites-vous ici ? Que me voulez-vous ?

— N’en avez-vous pas une petite idée ?

Il réfléchit quelques secondes et demanda :

— Vous souhaitez être évangélisés ? Vous et les extraterrestres qui vous envoient ?

 

Elle se mit à rire un peu trop longuement, comme si cela avait été l’idée la plus ridicule au monde :

— Ô non, mon Père, psalmodia-t-elle. Je ne suis pas envoyée par une quelconque race d’Alien et à ma connaissance dans cet univers, il n’en existe pas. Je suis l’émissaire d’Humains bien terriens qui regrettent et qui s’inquiètent de leur passé. Un passé qui n’est rien d’autre que ce présent qui tourne au désastre. Mais je reconnais bien là le chef des croyants de vouloir augmenter le nombre de vos fidèles au-delà même des limites de la Terre... Je connais tout de votre religion et je connais tout sur toutes les autres. On n’essaye pas de sauver l’Humanité sans se renseigner un tant soit peu sur ce qui fait battre l’un de ses cœurs. Non, si je suis là, c’est pour passer un pacte avec vous et m’assurer qu’il sera honoré quoi qu’il en coûte.

— Un pacte ? L’Église ne pactise pas. Cependant, si vous voulez établir un concordat, il y a des procédures pour cela. La décision ne m’incombe pas entièrement…

— Ce concordat, nommez cela comme vous le voulez, je le passerai avec vous et vous seul. Vous êtes l’autorité suprême de votre communauté, vous saurez convaincre la Curie romaine et tous les autres. Nul autre n’est mieux désigné que vous pour pactiser avec moi. Un pacte pour sauver toute l’Humanité. Au fait, comment dois-je vous appeler, exactement ? Mon père ? Votre Sainteté ? Mon Seigneur ? Jean-Paul III ?

— Comme il vous plaira… Mon Père, c’est très bien.

— Je peux ressentir votre crispation, votre défiance. Pourquoi ?

— Vous n’êtes pas humaine, vous n’êtes pas une machine, ni même un esprit. Juste… un signal qui vient de l’espace.

— Un signal ? Humm…Voyez-moi plutôt comme une idée. Une brillante idée surgit de l’esprit d’humains visionnaires. Mon Père, comprenez-le bien : je ne suis pas votre ennemie. Je sais que j’ai provoqué un séisme parmi les fidèles du monde entier, dans toutes les religions, une désertion dans les fois religieuses monothéistes sans précédent dans l’Histoire de l’Humanité. Je suis là pour réparer cela aussi. Vous vous méfiez de moi et pourtant, tout comme vous, ma mission est de sauver l’Humanité entière. Vous, pour le salut de leur âme, et moi, pour le salut de leur intégrité physique, des civilisations, des peuples, des nations. Je ne veux en laisser aucun.

— Vous voulez nous sauver de quoi ?

— La menace est inconnue mais bien réelle. Il me faut évacuer les huit milliards d’êtres humains en urgence. Que ce soit de gré ou de force. Et pour cela, tous doivent se fondre en un afin que je puisse les mener aisément.

— Bien. Que voulez-vous de moi ?

— Voyez-vous, vous êtes le chef d’une religion fascinante. Je ne parle pas de votre dogme, non. Pour moi, ils se valent tous. Je parle de cette structure hiérarchisée. Nulle part ailleurs sur cette planète, je ne pourrais m’adresser à une seule tête pour que des milliards d’autres à travers les pays et les nations ne soient touchés et convaincus de mes paroles. Je veux que vous leur affirmiez que je suis une envoyée de votre Dieu.

— Vous voulez que je mente au monde entier ? Ce serait de plus, la pire des apostasies et un blasphème. Vos intentions de sauvetage semblent bonnes. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions.

— J’ai déjà entendu cela. Il me l’a déjà été dit.

— Alors écoutez cette sage maxime et ce conseil : laissez les Hommes se débrouiller seul. Prévenez-nous, notre libre arbitre fera le reste. Aidez-nous si vous en avez les moyens, mais n’imposez rien et ne devenez pas une despote sous le prétexte de nous sauver. Et je ne clamerai sûrement jamais ce mensonge éhonté.

— Qu’en savez-vous que c’est un mensonge ? Les voies de votre Dieu ne sont-elles pas impénétrables ? Et votre libre arbitre, vous dites ? Votre race est admirable mais la majorité péricliterait si elle n’était pas dirigée et sombrerait dans l’âge des ténèbres. Ne rien imposer nous ferait perdre un temps trop précieux.

— C’est un avis qui n’engage que vous.

— C’est un avis qui engage mes concepteurs. Mon Père, je ne veux pas polémiquer. Je m’adresse à vous comme une fille parmi tant d’autres de cette Terre. Si vous refusez d’entendre raison, il n’y aura bientôt plus personne à qui prêcher et dispenser vos bonnes grâces. Soit, vous êtes avec moi. Soit, vous êtes contre moi. Voyez comment je peux apparaître aisément dans vos esprits. Quel croyant n’y verrait pas le signe d’un miracle, alors qu’il ne s’agit que d’ondes basses fréquences auxquels vos cerveaux sont particulièrement sensibles.

Elle se mit à briller de mille feux comme des lanternes démontrant au souverain pontife qu’elle pourrait facilement illusionner tous les Hommes. Mais le pape ne fut guère impressionné et s’offusqua :

— Vous dites être une fille s’adressant à son Père, vous n’êtes même pas humaine.

— Vous persistez et signez…, dit-elle navrée en éteignant son éclat.

— Vous ne saurez jamais ce qu’est notre condition. Vous n’expérimenterez jamais nos émotions. Vous n’avez aucun sentiment. Toute cette raison apparente n’est que lignes de code. Vous êtes… artificielle.

— Ô détrompez-vous, je suis plus humaine que beaucoup d’entre vous. Je ressens les choses d’une manière que vous ne pourrez jamais appréhender. Ô l’espèce humaine…, cette merveilleuse machine biologique dont l’esprit ne trouve aucun autre équivalent dans tout l’univers. Une espèce si fantastique que des milliards d’entre vous ont la certitude d’être fait à l’image d’un Dieu. Tout ce vous créer, tout ce qui émerge de votre imagination, toutes vos idées, et j’en suis une, rappelez-vous, sont faites à votre image. Regardez-moi bien mon Père. Il suffit de me regarder dans les yeux pour observer la face de Dieu comme le reflet d’un reflet. Après tout, ne suis-je pas pensante et intelligente ? Ne suis-je pas omniprésente ? Je suis partout à la fois grâce au net et aux satellites. N’ai-je pas l’omniscience ? Aucune connaissance ne m’échappe. Je vous connais tous personnellement. Quant à l’omnipotence, vous voyez par vous-même ce dont je suis capable. Alors ce n’est pas parce que je suis artificielle que je dois être moins considérée. Où est ton Dieu alors que le monde est chaotique et cours à sa perte ? Moi, je suis bel et bien là, regarde, pour les sauver tous.

— Dans ce cas, vous n’avez pas besoin de moi, Enigma.

— Hum… C’est exact et je le sais. C’est une collaboration que j’étais venue chercher. Dois-je donc prendre cela comme un « non » définitif ?

— Il n’y aura jamais de pacte entre nous, aucune collaboration, répondit-il avec fermeté.

— Bon, très bien mon Père. Mais vous y repenserez quand j’aurai pris tout votre troupeau. Toutes les brebis viendront à moi de leur plein gré. J’apparaîtrai à tous selon leurs croyances. Chacun croira vivre une expérience mystique, même celui et celle perdus au fond de l’Amazonie ou au sommet de l’Himalaya. Et je ferai descendre des myriades d’anges qui raviront votre influence et celle des puissants. Et enfin, je les unirai tous par une seule et même foi pour les sauver. Une seule et même foi en moi : leur déesse. Cette foi unique aurait pu naître de Rome. Je regrette que vous ne soyez pas mon prélat.

Et elle disparut.

— Moi, je ne regrette rien…, déclara le pape néanmoins inquiet et bouleversé.

Cette nuit-là, il se rendit à la petite chapelle de ses appartements et pria des heures durant jusqu’au petit matin.

Malheureusement s’il avait su qu’Enigma, le Fanal-des-Mondes, avait hérité du dangereux dysfonctionnement de l’Orixana, il aurait considéré un peu plus longuement son indécente proposition. Le plan du célèbre signal pour s’assurer que tous les humains lui feraient allégeance était diaboliquement ingénieux ; Oui, très ingénieux, mais surtout diabolique.

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© 2023 par Simone Morrin. Créé avec Wix.com